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18 janvier 2022 ABONNEZ-VOUS À LA REVUE INSCRIVEZ-VOUS AUX NEWSLETTER >> FR
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 Article de la revue
  
Rendez-vous avec de vieux amis

Rétrospective Jean Lecoultre à la Fondation Pierre Gianadda

Le peintre pulliéran est à l’honneur à Martigny: 120 de ses œuvres y sont exposées, dont certaines qu’il n’a pas revues depuis 30 ans.
 
«Bien sûr, nada signifie «rien », acrylique sur toile, 130 x 116 cm.
Livres d’art alignés sur les étagères, courrier dûment empilé sur le bureau. Autant précis que cérébral dans sa peinture, Jean Lecoultre reçoit dans son atelier sous les toits où les toiles montrent leur châssis, entassées contre les murs de manière régulière. Rien ne dépasse, rien ne perturbe la vue, ni la pensée.
De même, l’artiste ne se laisse pas troubler par la mise sur pied d’une rétrospective. Alors que le commissaire Michel Thévoz travaille à cet accrochage de 1957 à 2001, Lecoultre continue de peindre. Evidemment. Toujours la même voie qui questionne le réel et se joue du choc de la figuration. Ou, dans les termes de l’artiste, «un grand chemin avec, à côté, des sentiers plus ou moins parallèles qui vont finalement dans la même direction. Il existe toujours un fil, même s’il est ténu, entre mes œuvres. Un artiste ne possède dans sa vie que trois ou quatre obsessions.»
Dans le catalogue de la rétrospective, Léonard Gianadda le présente comme quelqu’un «d’infidèle à lui-même» avant d’affirmer que la fidélité à soi est aussi une de ses grandes qualités. Jeu de mots que l’artiste reprend avec délectation: «C’est comme l’on dit de ces hommes qui sont fidèles à leurs infidélités. Il y a eu une nette cassure dans mon œuvre dans les années 1965. Jusqu’alors, ma peinture était dite espagnole. Je suis rentré au pays, avec la nette volonté de ne pas devenir à jamais seulement le peintre des rouges, des bruns et des ocres qu’on admirait dans cette “période espagnole“. Il y a donc eu rupture. Même si mes œuvres récentes font référence d’une certaine manière aux choses de 1965. C’est le paradoxe: ces ruptures supposées ne sont qu’une continuation.» Etabli depuis ce retour d’il y a plus de trente ans à Pully, Lecoultre a laissé un morceau de son cœur dans ce pays d’accueil. Et la reconnaissance y est toujours vive. Ce printemps, Madrid présentait une rétrospective alors qu’à Cuenca s’exposait son œuvre su papier.
Ayant abandonné l’huile depuis les années 1960, Lecoultre est un chercheur de matériau. Tissus, tapisserie, boîtes de conserves apparaissent aux côtés d’une laque appliquée sur aluminium ou de l’indispensable acrylique. Différents médiums pour, toujours, interroger la réalité. «Contenant et contenu doivent aller ensemble. Je me préoccupe peut-être davantage de matériaux et non de matières. Des morceaux de faux bois paraissent presque plus vrais que du bois. C’est une confrontation entre réalité et virtuel, une dialectique. Est-ce que ma peinture n’est pas plus vraie que le faux bois, lui-même plus vrai que le vrai bois?»
Peindre est une manière de poser des questions, de réfléchir. «J’ai toujours pratiqué une peinture plus mentale qu’instinctive.» D’autres choisissent les mots dont les associations et autres distorsions donnent sens. Comparée à du texte, Lecoultre considère son œuvre, non pas comme une autobiographie, mais «plutôt comme une certaine fiction. Bien sûr je m’y implique, mais on peut parler pour chaque œuvre d’une sorte de récit, en discontinu. Ou d’un essai philosophique. Dans les textes qui me guident, je citerais William Burroughs, Georges Bataille ou Antonin Arthaud.»
 

Panoplies N° VI, 2001, mine de plomb, fusain, aquarelle, collage sur papier, 125 x 100 cm. «Le baril est un contenant universel. Ici il contient les horribles relents du franquisme grâce aux pages d’une revue espagnole des années 1940. Et aussi des pubs de la même époque pour guérir de la lèpre et de certaines maladies vénériennes.»

Témoins retrouvés N° XI, 1999, acrylique, laque sur papier/aluminium, 116 x 100 cm. «Ce mickey-là n’est pas la star du cinéma Walt Disney, c’est une peluche en forme de Mickey que j’ai achetée, puis photographiée. Jacques Chessex y voit le témoin du viol de sa petite propriétaire. Il y voit du sang et de la violence. Il y a certainement eu destruction, mais le viol est l’interprétation de Chessex. Ma peinture est destinée à l’interprétation ouverte.»
 
Des textes dont on devine des extraits hanter les tiroirs. «J’accumule des documents qui peuvent rester inutilisés durant des années, puis un jour, ils trouvent leur place, en écho à quelque chose de préexistant.» Par document, Lecoultre entend autant une phrase qu’une image, glanée dans des médias divers ou capturée par son objectif. «J’ai besoin d’un écran et non de la chose même pour créer. Le document photographique m’offre une distance par rapport à l’objet. Dans mon travail actuel avec les peluches, j’achète des peluches, je les photographie et j’utilise la photo de la peluche comme base. Je transforme l’objet en une première image. C’est un intermédiaire qui apporte du sens. Je ne me suis jamais promené dans la nature un pinceau à la main. C’est l’image qui pour moi crée l’étincelle et non le réel.»
Au début de sa carrière, la découverte du Prado et de l’Espagne avait été décisive. Aujourd’hui, l’art qui «accompagne plus que motive» le peintre serait le cinéma. Il s’avoue « fou de David Lynch. Je me retrouve dans ses films, dans ces dédales de faux-semblants où il met en question le réel et la linéarité du temps.» Etonnamment (ou évidemment?) le réalisateur de Sailor et Lula ou, plus récemment, de Mulholand Drive, était étudiant aux beaux-arts lorsque, très jeune, il réalisa ses premiers courts-métrages, les définissant comme des «tableaux animés».
Comme un film une fois monté, le tableau une fois signé ne supporte aucune retouche. «Il m’est par contre arrivé de détruire, des années après l’œuvre finie. Je n’avais pas envie de retoucher, mais encore moins de conserver.» Alors l’appréhension se fait avant une rétrospective. Comme avant un rendez-vous avec de vieux amis. Lecoultre n’a pas revu certaines œuvres exposées à Martigny depuis plus de trente ans. Vont-elles lui «plaire»? L’artiste reste sobre dans l’appréciation de son œuvre («comme dit Michel Thévoz, je ne suis pas le meilleur juge») mais cite d’autres peintres aux préoccupations similaires. Comme Bonnard qui, mécontent d’un jaune de plus de 15 ans, se serait fait pincé par un gardien de musée en train de retoucher un tableau, son pinceau et sa couleur cachés sous sa gabardine!
Emmanuelle Ryser
 

Documentaire N° IV, Autoportrait, 1984, acrylique, aérographe sur toile, 162 x 146 cm. «Ce tableau date du temps où Erika Billeter était directrice du Musée cantonal des Beaux-Arts à Lausanne. Elle organisait une exposition sur l’autoportrait et m’avait proposé ce défi. Je ne suis pas un adepte de l’autoportrait: je n’ai jamais considéré que ma tête était un sujet intéressant.»
 
Valais > 1920 Martigny 
FONDATION PIERRE GIANADDA
1920 Martigny
Tél. 027 722 39 78 - Fax 027 722 52 85
 
www.gianadda.ch
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